Journée d’écriture “Portrait(s) de famille”

L´histoire commence dans un EPHAD, ils sont là, joyeux résidents colocataires, rassemblés dans la salle commune, à partager leurs souvenirs, ce qu´il en reste. Elle est discrète au sein du groupe, ni en retrait ni en avant, ses mains abîmées jointes sur sa robe rouge-orange assortie à son foulard. Jacques a encore fait une farce et tous rient de bon cœur. André a raconté un souvenir d´enfance. C´est un vrai mystère quand on sait qu´il ne reconnaît plus sa femme qui partage le même établissement. Éliane se remémore ses 70 ans. Ce bel anniversaire entourée de ses enfants, petits enfants, gendres et fidèles vendangeurs. Elle leur décrit le cellier, autrefois lieu de son activité de viticultrice. Elle leur raconte ce crémeux Paris-Brest décoré de 70 bougies. Et si elle ne s´était pas arrêtée en Champagne mais avait poursuivi jusque Paris puis pris le train pour Brest ? Qu´aurait été sa vie à mille kilomètres d´ici? Je me souviens ce jour là, de la joie et de l´émotion dans ses yeux, d´elle entourée de ses petits enfants. “Mon Trésor” nous appelait elle tous individuellement. Un jour j´ai retrouvé son journal intime, elle y raconte son 10è anniversaire, fêté sobrement au Luxembourg, sa vie d´avant. Elle chantait mais en allemand. Un parcours de vie dur et pourtant c´est elle qui rendait leurs sourires à mes parents. J´écris pour ne pas oublier cette femme bienveillante au cœur sur la main. Pour oser en cette fin d´année franchir la porte de son EPHAD.

Claire

Hélène

L’histoire commence à la fin, c’est-à-dire le jour de sa mort, le 12 avril 1993. Grand-maman s’est éteinte dans la nuit de Pâques à soixante-dix-neuf ans. Il était 3 heures du matin quand le téléphone avait sonné. Je dormais dans le double lit, j’étais en train de rêver qu’un ange montait au ciel, j’ai entendu maman pleurer discrètement. J’avais 11 ans. Elle était fragile du cœur. Déjà à ma naissance, alors qu’elle nous gardait un soir, pour permettre à maman et papa de se détendre en allant au restaurant, elle avait eu une première crise cardiaque. J’étais blottie dans ses bras. Elle avait réussi à m’épargner une chute fatale pour un nourrisson. Dans son journal que j’ai gardé précieusement, elle avait d’ailleurs décrit l’évènement ainsi : « J’écris pour ne pas oublier que ce soir-là, le mystère de la vie m’a permis de continuer ma route sur terre et d’éviter à Aude, mon trésor aux yeux bleus d’être entraînée dans ma chute ». Sa mort en 1993 a sonné le glas de mon innocence. Je me demande souvent, et si elle était encore en vie aujourd’hui, quelle aurait été ma vie d’adolescente, de jeune femme ? Et celle de maman ? serais- je la même personne ? Serais-je plus heureuse ? (Sûrement). Grand-maman, Hélène, Lénette, est née à Mulhouse, dans l’Alsace encore allemande, au sein d’une riche famille d’industriels. Elle était blonde, aux yeux verts-gris. Les photos d’elle ne montre pas un canon de beauté, et pourtant elle était magnifique. Visage classique, sourire franc, élégance bourgeoise, elle était le phare de sa famille. L’histoire souligne son histoire d’amour avec Grand-papa, le beau jeune pasteur Henri-Geoffroy, la résistance dans l’Alsace bossue, leur arrestation et déportation, et leur retour traumatisé. Chacun s’accorde à dire qu’elle était une femme droite, généreuse et profondément gentille. Je me souviens de ces matins-là, ou je sortais de mon lit pour la rejoindre dans le sien pour me conter ses souvenirs : son enfance au château de Terrefort en Gironde, sa ménagerie, son coup de foudre avec le jeune pasteur à Nancy, son chien Arbo descendant du berger allemand d’Hitler, sa guerre et sa presque pendaison à Schirmeck, de grand-papa évadé et libérateur avec Leclerc, de nous et de sa foi. J’écris pour ne pas oublier, moi non plus, pour laisser une trace d’elle, de nous, ces racines de mon enfant désiré.

Aude Samuel-Fricker

L’histoire commence un peu avant cette photo usée. C’est lui à un an dans une énorme barboteuse. J’aurai la même douze ans plus tard. Pierrot. Pierrot belle gueule. S’il n’y avait pas eu autant d’écart d’âge entre nous, nous aurions fait des virées ensemble. Peut-être. Je me souviens, tu m’emmenais au rugby, à la boxe, dans ton camion pendant les vacances. Tu me parlais, tu m’écoutais. Tu m’as appris les bars, les filles, le rock et puis encore des trucs pas très académiques. Enfin, tout ce que tu connaissais. J’aurais tellement aimé que tu sois mon père. Frangin, comment ça s’est fini ? « Ils m’ont porté dans mon peignoir de combat avec mon nom brodé dessus, accompagné d’une musique de Gene Vincent. C’est tout ce qu’il y a à savoir. » Dors Pierrot, il faut bien que cela finisse un jour. Pas de regret. Tout va bien. Tu vois, j’écris pour me souvenir que tu es pour toujours ma famille …. Comme ils disent.

Gilles

Des portraits et des histoires

L’histoire commence, quand les Allemands sont entrés dans le village. Ce jour-là, la centaine d’habitants n’exprima ni émotion ni sentiment : un quelque chose de stoïque et d’ancré en terre alsacienne, pour que l’ennemi ne s’imagine pas plus fort. Chaque famille avait fait le choix de préserver son quotidien et surtout les siens. Jeanne était seule avec ses deux fils dans une grande maison. A 28 ans, elle s’occupait avec courage et encore Foi dans l’Humanité de sa maisonnée et du bien-être de ses deux garçons. Elle avait à cœur de préserver leur foyer et leurs intimités, alors que résonnaient dehors les bruits secs et cadencés des bottes militaires. Paul était l’aîné de la fratrie. Sérieux, sensible et rêveur, il adorait sa mère et sa mère l’adorait. Jean était davantage farceur et trublion. Son regard malicieux augurait souvent une bêtise à venir, dont le chien de la famille, Milou, était le principal complice. Paul chérissait son petit frère et le protégeait encore davantage depuis que leur père avait fui. Dans cette famille aux valeurs humanistes et à la loyauté chevillée au corps, il n’était ni acceptable ni supportable de porter l’uniforme ennemi. Le père s’était donc caché pour échapper à cette incorporation de force. Malgré la volonté de résister, les conditions de vie étaient difficiles : manque, froid, faim, peur…espoir encore permis ? Le petit Jean tomba gravement malade et mourut. Jeanne anéantie au plus profond de ses entrailles ne s’autorisa pas à cette souffrance abyssale. Paul envahi de ces violentes absences manquait de souffle. Ce « couple » devait désormais se souder à la vie à la mort et lutter contre l’immonde et l’injuste, en priant le retour du père. Et si ce drame n’avait pas eu lieu ? Et si Joseph avait retrouvé ses deux fils à la Libération ? ’ai 17 ans et je suis assise dans un de ces fauteuils dont je n’ai jamais compris le motif « tapisserie très-trop colorée ». Ce fauteuil fait face à celui réservé aux moments lecture-étude de Paul. Majestueusement, comme si elle nous enveloppait d’un tendre regard, trône sa bibliothèque. Cette bibliothèque me fascine depuis que je suis enfant. Elle abrite avec une solennité qui embaume la pièce tous les livres qui ont accompagné et accompagnent encore Paul, professeur de lettres classiques en classe préparatoire. Il partage cette passion des mots, de leur origine, de leur sens et de leur harmonie en phrases avec Jean, son petit frère. Jean écrit et publie des romans des temps médiévaux que ma mère me lisait enfant au chevet de ma nuit. Je suis aujourd’hui venue voir Paul, car je dois choisir ma prochaine orientation. J’ai besoin de ses conseils. Je suis à quelques mois des épreuves du baccalauréat et il semblerait que la passion des mots et de leur étymologie coule dans la lignée maternelle… J’ai 46 ans et le petit frère gravement malade de Paul n’a pas survécu à la maladie sous l’occupation. On devrait plus souvent se demander « Et si ? » pour comprendre…ou au moins tenter de comprendre. J’écris pour qu’on se souvienne, pour que ma famille se souvienne que mon oncle qui a aujourd’hui rejoint son petit frère était tellement plus qu’un alcoolo…

Myriam